29 janvier / 2019

Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de son entretien avec le Ministre sierra-léonais des Affaires étrangères et de la Coopération internationale Al

Cher Ministre,

Mesdames et messieurs,

Nous venons de mener des pourparlers très nourris. Les relations entre la Russie et la Sierra Leone sont amicales et se développent sur la base de l'égalité des droits, du respect réciproque et de la prise en compte des intérêts mutuels.

En 2018, une élection présidentielle s'est déroulée en Sierra Leone. A cet égard, nous considérons la visite du Ministre sierra-léonais des Affaires étrangères et de la Coopération internationale Alie Kabba à Moscou comme la confirmation de la disposition du nouveau gouvernement de ce pays africain à assurer la continuité, à poursuivre et à élargir la coopération mutuellement bénéfique.

Nous partageons cet intérêt. Cela concerne avant tout l'aspect commercial, économique et social de nos liens. Nous sommes convenus d'entreprendre des démarches supplémentaires pour déboucher sur la mise en œuvre de projets prometteurs dans des secteurs tels que l'industrie des minerais, l'énergie et la pêche. Nous sommes ravis que dans le cadre de la visite actuelle, Monsieur Alie Kabba visite le Ministère russe de l'Industrie et du Commerce, l'Agence fédérale de la pêche et le Ministère russe de la Santé. L'an dernier, nous avons organisé un séminaire sur la formation de cadres médicaux pour la Sierra Leone. Aujourd'hui, nous avons parlé du centre de recherche en épidémiologie et pour la prévention des maladies infectieuses créé avec la contribution de la Russie et fonctionnant en Guinée depuis 2017. Il pourrait également étendre ses programmes aux pays voisins, notamment à la Sierra Leone.

Nous avons également évoqué l'importance de renforcer notre coopération dans le secteur de la pêche. A Freetown existe un institut compétent et des possibilités existent pour apporter une contribution à l'organisation du processus d'enseignement et d'amélioration des compétences des spécialistes.

Nous avons noté l'objectif commun de créer des conditions favorables pour l'activité des milieux d'affaires russes en Sierra Leone et pour une communication directe entre les entrepreneurs des deux pays.

La Russie et la Sierra Leone ont signé un accord de coopération militaro-technique, actuellement en cours de ratification qui aura lieu très prochainement. C'est un autre secteur où il existe de bonnes perspectives de développement de notre coopération.

Nous sommes convenus de poursuivre la coopération pour former des cadres sierra-léonais qualifiés dans les universités russes. Plus de 2 000 citoyens de la Sierra Leone ont reçu leur diplôme en Russie. Hier, immédiatement après son arrivée à Moscou, Alie Kabba a rencontré les représentants des étudiants de la Sierra Leone suivant leurs études en Fédération de Russie.

Nous avons évoqué la nécessité de promouvoir les liens interparlementaires. Monsieur le Ministre s'est déjà entretenu avec la direction du Conseil de la Fédération de l'Assemblée fédérale russe. Nous saluons de tels contacts.

Nous avons souligné le bon dialogue entre nos ministères des Affaires étrangères basé sur le Mémorandum sur les consultations en vigueur depuis deux ans. Nous avons constaté la coïncidence ou la proximité des approches de nos deux pays concernant les questions régionales et internationales importantes. Nous sommes fermement attachés aux principes de non-ingérence dans les affaires intérieures des pays souverains, de règlement pacifique des conflits, de respect des droits des peuples à décider du modèle de leur développement politique et socioéconomique.

Nous avons remercié nos amis sierra-léonais d'avoir soutenu par leur vote les initiatives russes à l'Onu, notamment sur le caractère inadmissible de glorifier le nazisme, de déployer des armes dans l'espace et sur la sécurité informatique internationale.


La Sierra Leone préside le Comité des Dix de l'Union africaine créé pour promouvoir les positions du continent africain concernant la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous avons évoqué en détail aujourd'hui les perspectives de la réforme de cet organe-clé pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales. Nous sommes convenus de renforcer la coordination de nos actions dans le cadre de l'Onu et sur d'autres plateformes multilatérales afin de trouver des réponses optimales aux défis et aux menaces de notre époque, notamment le terrorisme, le crime organisé et le trafic de stupéfiants.

Nous avons beaucoup parlé de la situation en Afrique. Notre position commune est que le règlement des nombreux problèmes auxquels est confronté aujourd'hui ce continent potentiellement très riche nécessite une approche complexe supposant des actions coordonnées des Africains eux-mêmes avec le soutien de la communauté internationale. La Russie prône que dans l'approche de toutes les situations de crise en Afrique, la communauté internationale s'oriente sur le principe "une solution africaine aux problèmes africains"; qu'elle ne cherche pas à imposer des solutions de l'extérieur mais se base sur la sagesse des pays africains et apporte sa contribution politique, matérielle et de maintien de la paix dans la mise en œuvre des solutions trouvées par les Africains. C'est sous cet angle que nous avons abordé la situation dans la région du Sahara-Sahel, au Mali et en Centrafrique. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la Russie soutiendra immuablement ces approches en analysant le dossier africain.

Aujourd'hui, alors que le nouveau gouvernement sierra-léonais est entré en fonctions, nous avons réaffirmé notre disposition mutuelle à poursuivre notre coopération dans tous les domaines, ainsi que de l'étendre à de nouveaux secteurs de coopération d'intérêt mutuel.

Je remercie sincèrement mon homologue pour ces pourparlers.

Question (adressée à Alie Kabba): D'après vous, les pays de l'Union africaine ont-ils aujourd'hui une position consolidée concernant la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies?

Sergueï Lavrov (ajoute après Alie Kabba): Aujourd'hui, nous avons parlé en détail du processus de réforme du Conseil de sécurité. Nous respectons la position de l'Union africaine et son aspiration à assurer le consensus de ses pays membres dans l'approche de cette question.

Je souligne également que dans un sens plus large, quand le moment sera venu de prendre une décision au niveau de l'Onu, il sera fondamental qu'il existe aussi un consensus - ou une large entente qui soit la plus proche possible du consensus. Il serait néfaste pour l'Onu que seulement deux tiers des voix soient nécessaires pour imposer un projet aussi crucial que la réforme du Conseil de sécurité. Cela entraînerait une profonde division au sein de l'Onu. Il faut l'éviter par tous les moyens. La position patiente et responsable de l'Afrique suscite chez nous encore un plus grand respect.

Aujourd'hui, le plus important dans les pourparlers sur la réforme consiste à trouver une entente sur le renforcement de la représentation du monde émergent - l'Asie, l'Afrique et l'Amérique latine - au Conseil de sécurité des Nations unies. C'est la condition clé du succès des réformes, et l'une des priorités de la Russie dans son travail sur ce dossier.

Question: La Russie s'est dite prête à contribuer à trouver une entente entre les forces responsables au Venezuela. Ces négociations pourront-elles aboutir alors même que les États-Unis s'ingèrent activement dans la situation dans le pays et soutiennent l'opposition?

Sergueï Lavrov: Nous sommes inquiets de voir ce que font les États-Unis et leurs alliés proches au Venezuela, qui violent grossièrement toutes les règles imaginables du droit international et cherchent ouvertement à renverser le pouvoir légitime dans ce pays latino-américain.

De nouvelles sanctions ont été rapportées aujourd'hui - le gel des comptes de la Banque centrale et du gouvernement du Venezuela. Les États-Unis ont l'expérience d'une telle gestion illégitime et illégale de l'argent des autres. De tels gels ont eu lieu à différentes époque en Irak, en Libye, en Iran, à Cuba, au Nicaragua et au Panama. Dans la plupart des cas ils se sont soldés par la confiscation des fonds d'un autre gouvernement.

C'est exactement ce que font aujourd'hui les autorités britanniques en saisissant - et de facto en confisquant - la réserve d'or du Venezuela stockée à Londres. De plus, cela détruit brutalement les derniers vestiges de confiance envers le système financier international basé sur la primauté du dollar, aggrave davantage la crise au sein de la société vénézuélienne et sert franchement à inciter l'opposition à commettre des actes illégaux. Selon nos informations, les leaders de ce mouvement d'opposition, qui ont proclamé la dualité du pouvoir, reçoivent des consignes de Washington de n'accepter aucune concession tant que le régime ne renoncera pas au pouvoir d'une manière ou d'une autre.

Il a été également rapporté aujourd'hui que des sanctions avaient été décrétées contre la compagnie pétrolière et gazière vénézuélienne PDVSA et sa filiale nord-américaine Сitgo. Les compagnies américaines qui travaillent au Venezuela ne sont pas concernées par les sanctions, ce qui confirme une fois de plus le cynisme de la situation. En d'autres termes, ils veulent à la fois changer de régime et en tirer profit.

Nous comprenons que les États-Unis ont pris le mors aux dents en adoptant publiquement une ligne visant à renverser illégalement le régime. Néanmoins, cela ne change rien à la nécessité de défendre le droit international par tous les moyens. Avec d'autres membres responsables de la communauté internationale, nous ferons tout pour soutenir le gouvernement légitime du Président Nicolas Maduro afin de défendre la Constitution vénézuélienne et les méthodes de règlement de crise s'inscrivant dans le champ constitutionnel.

Question: Durant l'entretien téléphonique avec votre homologue iranien Mohammad Javad Zarif, les deux parties ont confirmé leur disposition à contribuer à l'entente entre les forces politiques du Venezuela. Comment cette contribution va-t-elle se traduire dans les faits?

Sergueï Lavrov: En ce qui concerne les possibilités d'une contribution internationale au règlement de la crise au Venezuela, en répondant à la question précédente j'ai déjà énuméré les sérieux obstacles créés par les États-Unis et leurs alliés proches sur cette voie.

Je viens de lire un communiqué informant qu'hier, le conseiller du Président américain à la sécurité nationale John Bolton a organisé une conférence de presse et, selon les médias, a fait preuve de négligence en laissant ouvertes ses notes qui sont tombées sous l'objectif des caméras et des appareils photo. Ces notes contenaient la phrase "5 000 soldats en Colombie". Cela donne des idées étant donné que les États-Unis et d'autres pays appellent ouvertement à utiliser les pays voisins du Venezuela pour une intervention directe.

Néanmoins, nous avons noté que malgré les ultimatums lancés au Président vénézuélien Nicolas Maduro par certains membres de l'UE, la déclaration de la Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Federica Mogherini, qui parlait au nom de toute l'Union, a adopté un ton plus retenu pour promouvoir la création d'un groupe de contact. Aujourd'hui, nous demandons à nos collègues européens ce qu'ils veulent dire concrètement et comment ils prévoient, s'ils le prévoient, de mettre cette idée en pratique.

De plus, les pays membres de la Communauté caribéenne (Caricom) sont également très préoccupés par la situation autour du Venezuela et les plans agressifs de certains acteurs extérieurs vis-à-vis de ce pays. Ils souhaitent également chercher des opportunités de médiation internationale.

Vous le savez, le Président vénézuélien Nicolas Maduro et ses représentants, notamment le Ministre des Relations extérieures Jorge Arreaza, ont déjà proposé à plusieurs reprises d'entamer les négociations avec l'opposition. A en juger par la réaction de l'opposition, elle subit une très forte pression de la part de ceux qui lui interdisent d'aller au contact avec les autorités légitimes. Néanmoins, compte tenu des signaux de l'UE, de l'intérêt des pays du bassin des Caraïbes, et de l'aspiration de la Chine et de l'Inde à empêcher un scénario-catastrophe, nous voudrions essayer de comprendre ce que la communauté internationale peut faire pour empêcher une nouvelle violation grossière du droit international et un changement de régime par la force, en transférant la situation dans le champ constitutionnel. Nous en avons parlé hier avec le Ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif. Tout comme nous, ce dernier voudrait trouver comment les acteurs extérieurs pourraient être utiles au peuple vénézuélien, ne pas jouer le rôle d'incitateurs aux émeutes et au conflit mais pousser tous les dirigeants vénézuéliens responsables au dialogue.

Question: Le Ministre danois des Affaires étrangères Anders Samuelsen a appelé les pays de l'UE à décréter des sanctions contre la Russie à cause de ses actions en mer d'Azov. Que pense Moscou de telles déclarations?

Sergueï Lavrov: Le Danemark a appelé à décréter des sanctions suite à ce qui s'est produit dans le détroit de Kertch. Il y a eu effectivement une grossière violation des règles et des normes de navigation par des navires ukrainiens. S'il est question d'une punition contre les Ukrainiens, ils l'ont méritée.